République du Sénégal
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QUATRIEME PARTIE

COMMENT LES ACTEURS          

              REAGISSENT  FACE A LA       

                 PAUVRETE

 

 

*  I°/- LES AJUSTEMENTS A LA PAUVRETE

 

Face à la pauvreté englobante, accompagnée d’une dégradation continue des conditions de vie, les populations ont procédé à des ajustements divers et qualitatifs, pour réduire les lourdes charges qui pèsent sur elles. Pour la majorité des couches pauvres, ces ajustements se justifient par la faiblesse de leurs revenus couplée avec le renchérissement du coût de la vie, les ajustements touchent l’ensemble des secteurs du vécu quotidien des ménages et permettent de supporter le poids de la crise.

 

*    1°/- Mode de vie :

 

Les ajustements les plus significatifs qui ont été opérés portent généralement sur le mode de fonctionnement socio – économique des ménages. Il consiste particulièrement à la réduction des coûts affectés à certains postes de dépense dont les plus importants sont : l’alimentation, la santé, la mobilité, l’habillement, le logement et à l’adoption de nouvelles formes de sociabilité, de loisirs.

Alimentation : Le poste alimentaire constitue l’essentiel des dépenses des ménages pauvres. Comme l’explique M.D. chômeur 25 ans « loo ñakk ñakk fokk nga lekk » (quelque soit son niveau d’indigence on est obligé de manger). Ce qui traduit aisément tous les efforts consentis par les pauvres pour s’alimenter. Leur faible pouvoir d’achat justifie la pratique du « gobar jaassi » : (système qui consiste à réserver une part du déjeuner au dîner) et le sacrifice de la qualité dans les repas, qui sont rarement variés. La simplicité des plats préparés favorise une économie plus ou moins importante sur le budget familial. Le petit déjeuner disparaît de plus en plus et ne concerne plus que les enfants et les personnes agées. Pour les adultes, filles comme garcons, cela est devenu une gestion personnelle selon le pouvoir d’achat de chacun. Certains produits comme le lait en poudre, le beurre etc, sont remplacés par le quinquéliba ; chez les jeunes, la prise du café noir est devenue un moyen de se passer du petit déjeuner traditionnel.

En milieu rural, le petit déjeuner est souvent constitué des restes du dîner, même si le « fondé » (boullie de mil), le quinquéliba, ou le « café Touba » rentrent dans les habitudes alimentaires.

A cause de l’insuffisance des revenus qui a entraîné un changement de régime alimentaire, les ménages procèdent de plus en plus à l’achat des denrées alimentaires au quotidien et au détail. Le riz le plus acheté demeure le riz pakistannais 3ème choix qui est le moins cher et considéré par les populations elles mêmes comme des déchets de riz. S. MB., 46 ans affirme « Fii mbalitu ceeb bi rek la ñuy dundee ». Le prix de ce type de riz varie entre 160Frs et 170Frs le kilo, et le sac ne couvre que les vingt (20) premiers jours du mois et le reste du mois c’est l’achat au quotidien qui demeure l’unique solution.

Santé : Les ajustements opérés au niveau de la santé sont de plus en plus le morcellement des ordonances en faisant un tri sur les médicaments en achetant les moins chers, la minimalisation et l’ignorance de certaines maladies, le recours fréquent volontaire ou forcé à la pharmacie traditionnelle. Les structures sanitaires sont fréquentées tardivement (seulement en cas de complication de la maladie). Les visites effectuées chez la sage femme sont substituées par celles à la matronne, ce qui réduit considérablement les coûts sanitaires.

Les voisins sont aussi sollicités pour avoir des restes de médicaments pour calmer certains maux (douleurs dentaires, maux de tête, maux de ventre, paludisme etc…). Il faut aussi souligner le choix opéré par les populations de fréquenter les centres de santé moins coûteux. C’est l’exemple du RADI de Ngaye Mékhé ou le coût d’une consultation est de 100Frs au lieu de 300Frs dans les autres centres de santé de la commune, et où les ordonnances sont payées au tiers par le malade. Selon M, ND, 19 ans, chômeur : « Le centre est un vrai « Xeewël » » (le centre est une bonne opportunité).

Mobilité Sociale : En raison du coût relativement élevé du transport, les populations urbaines pauvres s’adonnent régulièrement à la marche en opérant une rationalisation des déplacements. C’est le cas des habitants des quatiers de Thiès None, Médina Fall, Thiossé Est etc…….

Désormais seuls les déplacements urgents et nécessaires sont payés. L’essentiel des éléves de la région adoptent la marche pour se rendre à l’école permettant ainsi à leurs parents de ne pas se soucier de leurs déplacements. L’exode, l’émigration, sont devenus des recours pour de nombreux jeunes frappés par la crise.

Habillement : Les dépenses liées à l’habillement sont devenus de moins en moins importantes dans le budget des ménages pauvres. A part les enfants, l’habillement des adultes tend à devenir une affaire personnelle. Chez les jeunes garçons urbains, les emprunts et échanges d’habits sont fréquents entre les membres d’une même famille, ou entre groupes de jeunes du même quartier, la transmission d’habits des ainés vers les cadets est très remarquée aussi. Les habits et les chaussures sont achetés le plus fréquemment à la fripperie à l’occasion des marchés hebdomadaires (loumas).

Les propos de A.D., 40 ans, ménagère, illustrent bien cette pratique : « pour habiller mes enfants, je vais au marché hebdomadaire de Rufisque où les habits sont moins chers (entre 200Frs et 500Frs) par rapport à la friperie de Thiès. Quant à moi je me contente des tissus ‘’wax’’ ‘’légos’’ ‘’xartoum’’ qui sont plus à ma portée et de rare fois aussi mon mari m’apporte un tissu ».

Le « Jean » est le type d’habit le plus prisé par les jeunes à cause de sa résistance et du fait qu’il peut être porté quotidiennement et en « toute saison ». Tandis que chez les femmes les tissus les plus achetés sont : ‘’le wax’’, ‘’le bazin 3ème choix’’, ‘’le xartoum’’ à cause de leur légéreté pour la chaleur et de leurs prix qui sont à la portée de toutes les bourses.

Les achats les plus significatifs ont lieu durant les fêtes traditionnelles et/ou religieuses, les ouvertures de classes. Il est à noter l’absence de bijoux de valeurs chez les pauvres, la pacotille (plaque or, argent, perles) demeure leur seul trésor.

L’habillement est devenu très aléatoire dans leurs modes de vie et s’exprime par un non suivi de la mode, comme le précise ici CH. L, tailleur ; « solu léegi afeeru bul faalela ». (Aujourd’hui on peut s’habiller de n’importe quelle manière).

Logement : Les observations menées au niveau des quartiers et villages montrent qu’il n’y a pas de réels ajustements dans le logement. La seule pratique consiste à mettre en location une ou deux pièces au profit des travailleurs affectés dans ces localités particulièrement les enseignants. Mais cette pratique n’affecte pas les conditions d’occupation de l’espace habité en milieu rural. Par contre dans les zones urbaines, cela se traduit par des cas d’exiguité et de promiscuité dont la finalité est une amputation de son bien être pour acquérir des resssources financières complémentaires.

 

 

*    2°/-Echanges et formes de sociabilité :

La rationnalité dans les formes de sociabilité est une indication majeure des types de rapports sociaux entre les pauvres. Elle s’exprime par un investissement personnel plus ou moins prononcé dans certaines activités tout en négociant le droit de participation.

Cela consiste à procéder par des mises relativement faibles en fonction de ses moyens. A l’occasion par exemple de certaines cérémonies (mariage, baptême, etc…) un modeste « ndawtall » (cadeau) est donné et les personnes qui n’ont pas les moyens offrent un soutien physique dans l’organisation des festivités. Le recours aux réseaux familiaux de voisinage et associatifs sert dans beaucoup de cas à satisfaire des besoins spécifiques sans un investissement monétaire au préalable de l’acteur. Les propos recueillis auprès de M.D., 40 ans à Thiossé, rendent compte de l’utilité de cette forme de socialité :

« je fais partie d’un dahira mouride et tous les mercredis nous cotisons 100Frs. Au bout de quelques mois nous avons eu 500.000Frs. Avec cet argent nous avons acheté des sacs de riz à Thiadiaye. Ces sacs sont revendus en plusieurs tranches aux membres du Dahira à 9.000Frs à crédit et nous payons selon nos moyens disponibles. Si un membre a un problème urgent à régler (santé, décés, baptême) le trésorier lui fait un prêt et il paie selon ses capacités. La caisse du Dahira a toujours fonctionné ainsi et il n’y a jamais eu de problèmes ».  Les ressources tirées des réseaux familiaux et de voisinage servent aussi à combler certains déficits au niveau des postes de dépenses domestiques.

 

*    3°/- Gestion des loisirs :

Confrontées à un déficit infrastructurel en équipements socio – culturels et sportifs, les populations pauvres accordent peu d’importance à leurs loisirs. L’essentiel des loisirs se limite à l’organisation de  séances de thé, de rencontres sportives qui n’exigent pas des moyens financiers et matériels énormes. La réduction des loisirs à leur plus simple expression est surtout favorisée par la rareté de l’emploi accompagnée d’un manque de revenus qui, même s’ils existent sont dépensés de manière rationnelle. Cependant la gestion des loisirs est essentiellement tournée vers la recherche de profits comme moyen d’attraction de ressources.

*    4°/- Stratégies de camouflage :

La conception que les personnes pauvres ont de leur état de vulnérabilité, combinée à la notion de « sutura » (amour propre) et à la valorisation de soi font que diverses tentatives de camouflages surviennent dans le vécu quotidien des acteurs.

Parmi ces stratégies on peut retenir le refus de recourir à d’autres pour la satisfaction de ses besoins, la non participation à des groupements de « mbotay » ou de tontines au risque de montrer ses carences et ses limites.

L’expansion de la notion de « sak » (orgueil / amour propre) est une donnée constante partagée par les couches les plus  pauvres. Tous les manquements sont enfouis volontairement dans cette notion, elle sert également de mesure de coveillance et de protection de soi pour éviter les cas de commérages qui minent les relations sociales, particulièrement chez les femmes.

En évitant ainsi de s’exposer à des risques, les pauvres prennent le soin de mettre un voile sur certaines pratiques qui paraissent dévalorisantes aux yeux de la société. Cette situation justifie parfois le recours timide à son réseau personnel de relation pour éviter les cas de dévalorisation de soi. Une tendance majeure consiste à se rendre très tôt au marché pour ne pas croiser certaines de ces connaissances. De manière générale la référence à la religion pour masquer sa misère est un fait remarqué. L’expression souvent prononcée, « afeeru talibé la », « da ñuy dundu dundu talibé », (nous menons une vie modeste), semble porter un principe religieuse qui fait référence à la suffisance et à la modestie de l’être spirituel, mais cache en réalité la vulnérabilité dont ils sont victimes.

*    5°/- Les inscriptions dans les espaces publics :

Les modes d’organisation sociale en milieu urbain aussi bien qu’en milieu rural, s’établissent en investissant les espaces sociaux propices à l’épanouissement des populations concernées. Ces espaces accueillent dans la plupart des cas, des pratiques plus ou moins orthodoxes qui traversent toutes les catégories sociales. La place publique est l’espace privilégié de rencontres entre les habitants dans le but d’un échange d’information entre eux et / ou avec des partenaires extérieurs. Elle sert également de lieu de négociation et d’organisation de différentes activités socio – culturelles. Les personnes les plus sollicitées dans ces cas sont généralement détentrices de ressources symboliques, ou se recrutent au niveau de certains milieux influents. Au delà de cet aspect, la vie sociale s’organise autour des fontaines publiques, lieux de contact entre les femmes et une occasion pour échanger des informations et faire des commérages.

En milieu urbain, le décor reste marqué par la prolifération des petites tables devant les maisons et par la forte présence d’individus, surtout les jeunes devant les maisons et sur les bancs publics. Ce qui donne aisément une idée de l’ampleur du désœuvrement et de l’inactivité chez les jeunes. Tandis qu’en milieu rural, les espace sociaux sont relativement déserts à cause des mouvements des populations vers les centres urbains.

*  II°/- LES STRATEGIES SOCIO – ECONOMIQUES DES PAUVRES ET DES AUTRES COUCHES SOCIALES

 

Face à la persistance de la crise qui atteint les différentes couches sociales dans leur vécu quotidien, on note de plus en plus l’émergence de multiples formes de stratégies socio – économiques des acteurs comme moyen de captation de ressources et de sortie de crise.

Ainsi, la stratégie la plus visible et qui semble être la plus populaire demeure le recours au « Mbootaay », aux « Tontines », « Natt », mais aussi le recours aux réseaux politiques, confrériques, professionnels et les associations, qu’elles soient de type formel ou informel. Dans les quartiers et villages de Thiés, Tivaoune et M’bour, l’enquête de perception a révélé la quasi – unanimité du recours au « mbootaay », « tontines » et « natt » comme la forme la plus populaire de réponse à la crise, en se constituant une sorte d’épargne de proximité en vue de régler des besoins spécifiques. Les mises ou cotisations vont de 100Frs à 1000Frs et peuvent se faire de façon quotidienne où hebdomadaire. Dans certains cercles, les cotisations s’élèvent à 500 ou 1000Frs par semaine et concerne les petits fonctionnaires, hommes ou femmes ayant des emplois précaires et des revenus irréguliers. Les tirages au sort se font variablement par 1 ou 2 mois et la durée s’étale sur 3 à 6 mois ou entre 6 mois et un an.

Mais si au niveau des villages l’objectif de cette pratique s’explique par le besoin de s’équiper en biens matériels et domestiques (lits, armoires, coiffeuses, ustensiles de cuisines, habillement, etc…) ; dans les villes, les gains issus des tontines sont réinvestis dans les circuits commerciaux et dont les bénéfices journaliers servent d’appoint à la dépense quotidienne et à la gestion de l’espace domestique.

AF. 26 ans, mariée, explique : « A Ngoumsane, la participation à la tontine du quartier permet aux femmes soit d’entreprendre une activité lucrative, soit de combler leurs carence en biens d’équipement. C’est mon cas, car mon mari n’ayant pas les moyens, de m’acheter le reste de mon équipement ménager, j’ai participé à cette tontine où il fallait donner la somme de 1000Frs tous les 5 et 20 du mois. La tontine s’appelle « fonk sa jêkeur » (aimer et soutenir son mari). Nous sommes 115 membres. Lorsque j’ai retiré ma mise, qui était de l’ordre de 100.000Frs, je l’ai investie dans l’achat d’une coiffeuse et des ustensilles de cuisines, du matériel de vaisselles et bien d’autres choses encore qui me manquaient….. ».

L’investissement au niveau des associations informelles et de proximité comme les ‘’mbootaay’’, les ‘’tontines’’, et les ‘’natt’’ demeurent des systèmes de réponse à la crise et il faut ajouter à cela, le recours au réseau politique et confrérique qui sont des moyens pour les acteurs pauvres d’obtenir des relations d’entraide, d’assistance et des rapports de réciprocité en vue de saisir cetaines opportunités.

Cette forme d’investissement ne concerne pas que les femmes et il faut souligner de plus en plus l’implication des hommes dans différents réseaux sociaux capables d’être mobilisés en cas de besoin. Chez les jeunes filles par contre, le phénomène le plus répandu comme stratégie de résistance à la crise est l’adoption de pratiques sociales déviantes de plus en plus tolérées par la famille et son environnement. C’est l’exemple du système de « mbaraan » qui se traduit par le fait de sortir avec plusieurs petits amis dans le but de résoudre ses besoins à plusieurs niveaux :

ND. M. ND. 21 ans célibataire

« Ici dans notre quartier, plusieurs jeunes filles et même des femmes divorcées pratiquent le « Mbaraan » (collection de petits copains). Moi - même je le fais pour régler mes petits besoins. Je ne travaille pas, mon père est retraité et j’ai quatre sœurs et trois frères. Seule ma grande sœur travaille et c’est elle qui aide mon père dans le paiement des factures. Je n’ai personne pour m’aider alors je ne compte que sur les hommes pour m’en sortir. J’ai un « copain » menuisier et avec ce qu’il me donne (1000Frs ou 1500Frs par semaine) j’achète des effets de toilette et je garde un peu d’argent de poche pour l’achat de glaces au quotidien (j’ai en charge cette dépense).

L’autre copain travaille à Dakar il est informaticien il vient une fois par mois et il me donne 15000Frs tous les fins du mois, avec cet argent j’achète des tissus et paie la couture (entre 1000Frs et 3000Frs, cela dépend du modèle), parfois aussi je dépanne ma mère. Seul le copain de Dakar est officiel, mes parents ne connaissent pas le menuisier. Lui c’est pour régler les petits problèmes. Presque toutes les filles agissent comme moi, parce que les hommes ne gagnent plus assez et ils ont trop de charges, alors ils ne nous donnent que les « ñamals » (un peu d’argent). La petite somme qu’ils nous donnent ne nous sert à rien, raison pour laquelle nous gérons plusieurs « copains » pour avoir plusieurs opportunités ».

 

Cependant, il faut remarquer que malgré l’adhésion populaire aux « mbootaay et  tontines », il n’en demeure pas moins que les résultats enregistrés soient mitigés, en raison d’abord de la conception de la majorité des femmes intérogées trop portées vers l’achat d’habillement et de bijoux de valeurs que le réinvestissement du capital accumulé dans des activités plus rentables, capables de générer des ressources additionnelles. Trop souvent, les gains acquis au niveau des tontines servent à régler un problème immédiat et  l’acteur repart à zéro.

En seconde analyse, l’enquête a révélé comme deuxième aspect de stratégie socio – économique des pauvres, le recours à l’investissement où la reconversion dans d’autres métiers où activités comme le commerce, la restauration, la pratique du maraîchage qui sont des procédés simples de captation de resources ne nécessitant pas de gros investissements. Les cibles visées ont été les jeunes (filles et garçons), les femmes et les hommes d’âge mûr qui, à un moment précis ont basculé dasn la précarité, et trouvent dans ces recours, le seul moyen de surmonter la crise. Dans les villages de Tassette, Keur Lamane et Ngoumsane par exemple, les jeunes se sont reconvertis, après l’échec scolaire et à défaut de faire partie du lot des migrants, dans des métiers considérés comme ‘’non rentables’’ comme la mécanique, la maçonnerie, la menuiserie de bois ou du métal, apprentis – chauffeur etc… C’est ce que les jeunes appellent du ‘’japandi’’ (travail provisoire). En ce qui concerne les jeunes filles, l’activité principale est le petit commerce de denrées alimentaires issues du maraîchage, et des fruits de saison, mais aussi dans la vente de certains plats tels que le ‘’fondé’’ (bouillie de mil), le ‘’nambé’’ (haricot à la sauce), le couscous en pot de 50 et 100frs, les sandwichs, le ‘’tiakri’’ ou le ‘’ngalaax’’. Cette situation s’explique par le fait que dans les centres urbains, en raison de la persistance de la crise, beaucoup de jeunes s’émancipent du petit – déjeuner et du dîner qui tendent à devenir une affaire individuelle. C’est ce qui explique l’existence un peu partout de boutiques, d’étables à tous les coins du rue avec un commerce de détail très prononcé. Dans les villages visités, l’enquête a révélé un fort taux d’exode des jeunes filles en direction des centres urbains (Thiès où Dakar) pour travailler comme domestique et participent aussi à la gestion de l’économie familiale. Les retours, à l’occasion des grandes fêtes (Tabaski, Vacances) sont de grands moments pour renflouer le budget familial après des mois d’économie dans les centres urbains.

L’investissement des jeunes dans des activités de production a été ainsi noté un peu partout au niveau des villages.

C’est le cas à Ngoumsane où un projet maraîcher implanté au début par les Italiens, a été repris par des jeunes dont la spécialité est la culture des plants de salade.

A.F, 59 ans, marié, habitant de Ngoumsane explique : ‘’le projet marécher’’ des Italiens est en réalité un vaste domaine transformé en jardin par des scouts Italiens dont l’objectif était au départ d’initier les populations de la localité, surtout les femmes et les jeunes à la pratique agricole. Au départ des Italiens, il y a eu un petit moment de flottement et d’abandon du jardin. C’est par la suite que les populations ont eu l’idée de creuser à l’intérieur du périmètre, des puits pour permettre le ravitaillement en eau du carré sur place car le forage tombe constamment en panne. De ce fait, beaucoup de jeunes (une cinquantaine ) viennent occuper des plants de salade entre 6 à 12 plants selon leurs capacités. Un plant de salade a pour dimension 1m/10. Actuellement le projet est géré par une famille qui a eu l’idée de creuser d’autres puits.

Les plants de salade sont vendus entre 6000 et 7000Frs selon les saisons. La spécificité de ce projet, c’est que 3 types d’emploi occupent plus d’une cinquantaine de jeunes du village :

1-      Ceux qui exploitent un où plusieurs plants

2-       Ceux qu’on embauche pour l’arrosage des plants payés 7000F/mois

3-      Les femmes qui rachettent les récoltes en gros pour les revendre au détail.

Dans le village, c’est l’unique projet qui donne de l’emploi aux jeunes et génére des ressources….

 

Cet exemple montre qu’il arrive parfois que là où les projets communautaires subissent des échecs, des initiatives individuelles et familiales réussissent en raison de l’unicité de la responsabilité.

L’enquête a aussi révélé l’importance du commerce dans les stratégies socio-économiques des pauvres, surtout chez les femmes qui semblent occuper l’essentiel du commerce de détail dans le secteur informel. Le plus souvent, les gares routières, les marchés, sont les lieux privilégiés des acteurs qui, poussés par la crise, côtoient ces lieux à cause de ce qu’ils appèlent généralement le ‘’lijenti’’, le ‘’fortatu’’ dont la caractéristique première est l’incertitude quand au règlement de ce qu’on va chercher. Aussi, dans les centres urbains, les gares routières, sont côtoyées par les restaurateus, les vendeurs à la sauvette, les négociants qui, chacun en ce qui le concerne, tentent sa chance par n’importe quel moyen. C’est également au niveau des lieux cités que l’essentiel des réseaux d’appartenance, politique, confrérique où autre s’exprime. C’est l’exemple de A.A.NG, 70 ans, veuve, 5 enfants et habitant Ngaye Mékhé, restauratrice de sont état qui, de par son activité qu’elle exerçait près de la gare routière, a eu l’occasion de nouer de solides relations et de bénéficier d’un réseau politique dense, qui lui a permis d’être responsable P.S des femmes de Ngaye Mékhé. Les gains tirés de son commerce, de ses activités politiques, ont été réinvestis dans l’émigration de ses deux fils en Italie.

A, A, NG : 70 ans, veuve, Ngaye Mekhe.

« J’ai 70 ans, je suis restauratrice et nous avons fait ce travail toute notre vie. Quand ma mère avait commencé la restauration à Ngaye, beaucoup de femmes n’avait pas encore cette idée. Elle avait commencé avec une petite marmite de 2kg. C’était pour les chauffeurs qui faisaient le trajet (Dakar – Thies – Pekesse - Thilmakha), Ngaye était un carrefour pour les traitants et les négociants. Grace à cette activité ma mère a construit un batiment de 4 pièces (en ces temps là, il n’y avait que des cases dans le quartier). Très jeune, j’aidais ma mère ; à sa mort, j’ai pris la relève, aujourd’hui j’ai un restaurant en ville à la gare routière et je prépare plus de 30kg de riz les jours de « louma ». Nous pouvons faire des bénéfices de 25.000Frs – 30.000Frs / jour (le lundi jour de louma). Les autres jours nous avons des bénéfices de 3000Frs, 5000Frs ou 10000Frs. Au niveau de la maison, nous n’avons pas de problèmes de dépenses, l’alimentation vient du restaurant, la nuit s’il reste de la nourriture nous le réchauffons pour le dîner, sinon les lundis (jour de louma tous les plats sont vendus), nous préparons un repas à la maison. J’ai cinq enfants, les deux sont à Dakar (l’un est marié et l’autre fait ses études à l’université) les deux autres sont en Italie et ma fille cadette s’occupe de la gestion du restaurant. Je suis trop vielle maintenant je reste à la maison et je gère la petite boutique (vente de lait, sucre, café, bonbons, petits condiments, en détail), avec cette activité, je peux aider mes voisins (crédits) quand ils ont des problèmes pour la dépense. Tout ce que j’ai gagné je l’économise pour mes enfants. Mes fils sont partis à l’étranger grace à cet argent. Avec mon travail j’étais le responsable du comité PS des femmes de Ngaye. Grâce à cette activité, j’ai fait le pèlerinage à la Mecque (1988) c’était le maire de la ville qui m’avait offert le billet. Le fait de militer dans un parti peut te permettre d’avoir beaucoup plus d’opportunité qu’une citoyenne simple. Mais même si tu n’as pas cette chance il faut toujours travailler, avoir des idées et de la volonté « yaafuss rèka bonn »(la paresse est un mauvais défaut).

Ici à Ngaye les femmes sont aussi méritantes que les hommes : les hommes sont à Mborro acheter des légumes pour les revendre sur le marché, les femmes font du petit commerce ou travaillent comme des domestiques. Les autres qui ne travaillent pas font du « taamu » (choix), le manque d’occupation et le manque de revenus font qu’ils ne peuvent rien avoir et les poussent à commettre des actes répréhensibles (vol, drogue, …). Le problème au Sénégal c’est de changer de mentalité, on ne peut pas rester les bras croisés et attendre que l’Etat fasse tout, ce n’est pas possible. »

 

D’une manière générale, chez les hommes, la reconversion dans d’autres secteurs a été plus notée au cours de l’enquête. Cette situation concerne plus les urbains que les ruraux qui dans la majorité des cas s’adonnent à l’agriculture.

Ainsi, la reconversion dans d’autres activités visent, en plus de stratégies de sortie de crise, l’investissement au niveau des jeunes et adultes dont le seul désir semble l’immigration. C’est l’exemple de M.S, 72 ans, habitant Darousalam (Thies) dont sa reconversion semble, comme c’est le cas pour A.A. NG, de Ngaye Mékhé, avoir porté ses fruits.

M.S., Darou Salam Thies.

« J’ai 72 ans et j’habite ce quartier (Darou Salam / Thies) depuis 12 ans ; avant j’habitais à la cité des cheminots. J’ai acheté cette parcelle en 1985 à 100.000Frs, je l’ai construit petit à petit, 2 bâtiments de 4 et 3 pièces. Je suis venu m’installer ici avec ma famille (mes deux femmes, neuf enfants et 2 nièces) à ma retraite en 1989, j’étais technicien à la régie des chemins de fer.

J’ai une pension de 45000Frs par mois, cette somme ne sert à rien surtout si tu as une grande famille et des enfants qui ne travaillent pas, alors je me suis investi dans l’élevage de moutons en 1991. J’ai démarré avec trois moutons (un ami qui faisait de l’élevage m’a vendu des brebis de bonne race à 50000Frs et en 1997 à l’occasion de la tabaski, j’ai eu plus de 2 millions grâce à la vente de tous mes moutons (le mouton le moins cher, je l’ai vendu à 120.000Frs). Avec cet argent j’ai réglé un visa pour l’Italie à mon fils ainé et il est parti depuis 3 ans. Maintenant c’est lui qui gère la maison, il m’envoie tous les mois 100.000Frs environ et je n’ai plus de soucis dans ce domaine, j’ai recommencé l’élevage depuis l’année dernière, j’ai en ce moment 15 moutons et je compte répéter l’opération de 97 l’année prochaine Inch allah, et je pourrai envoyer Mactar (mon second fils) en Italie ou aux Etats – Unis. Avec deux enfants à l’étranger je n’aurai plus de soucis pour l’avenir de mes enfants. »

De manière générale, les portées et les limites objectives des différentes stratégies socio – économiques des pauvres demeurant principalement la non prise en compte du long terme dans les activités menées. Les ‘’mbootaay’’ et les ‘’tontines’’ malgré l’adhésion populaire qu’elles suiscitent ne traduisent pas dans les faits leur efficacité dans les tentatives de lutte où de réduction de la pauvreté. En effet, une fois que les acteurs, ont ‘’enlevé’’ leur mise, les gains serviront au règlement rapide d’un où de plusieurs besoins restés en l’état et tout est à recommencer.

Les tontines sont donc des réponses immédiates à des problèmes ponctuels qui se posent aux acteurs, ce qui fait son caractère précaire.

Confrontés aux difficultés quotidiennes, les jeunes tendent de plus en plus vers l’exode où la migration qui sont considérés comme des moyens pour sortir de la crise.

L’exode est cependant plus marqué au niveau des villages (Keur Lamane, Tassette) à Thies, (Malincounda Bambara à Mbour), (Pekesse et Thilmakha) à Tivaoune, le phénomène le plus en vue chez les filles et garçons dont les destinations sont Thiès, Dakar et M’bour à cause des opportunités que ces villes semblent présentées.

L’observation au niveau des villages et quartiers visités montre que la majorité des populations pauvres vivent à l’image du ‘’goorgoorlu’’ (sorte de débroullardise quotidienne) dans sa démarche quotidienne pour assurer sa survie.

Y.B, 50 ans, chomeur est l’exemple le plus illustratif à cause de trajectoire sociale d’abord, mais surtout à la diversité de ses stratégies déployées quotidiennement pour sa survie et les différents réseaux auquel il tire chaque jours des services.« En chômage depuis la fermeture de l’hôtel où je travaillais j’ai d’énormes problèmes pour assurer la dépense quotidienne. Malgré ma petite famille, une femme et quatre enfants, j’avais opté pour une petite famille pour pouvoir éduquer et nourrir mes enfants correctement, je me suis retrouvé avec 10 autres personnes en charge : la sœur de ma femme, son mari qui a lui aussi perdu son travail à Dakar, et leurs cinq enfants ; ma fille ainée et ses deux enfants. Ils avaient tous des problèmes pour se loger et comme la maison est grande, ils sont venus s’installer ici et sont tous à ma charge. Mon gendre est à la recherche d’un travail (il est cuisinier), le mari de ma belle sœur fait du petit commerce mais il ne gagne pratiquement rien de cette activité.

Pour assurer la dépense, je fais du journalier un peu  partout. Avec mes diplomes et mon expérience, les hôtels font parfois appel à moi mais c’est seulement pour une journée ou une nuité de travail payée 1500frs ou 1800frs. A part ce travail, j’ai un ami fonctionnaire qui a une voiture de service, parfois je l’emprunte la nuit pour faire du taxi clando avec. Je fais des courses entre Mbour - Saly, Mbour - Joal, ou à l’intérieur de Mbour et pour une nuit je peux avoir 2000frs – 3000frs ou 5000frs. Si je n’ai pas cette voiture, je vais dans les parkings des hôtels, des services, des restaurants et je nettoie les voitures. Avec les ‘’toubabs’’, j’ai de bons pourboires, sinon, pour chaque voiture lavée j’ai 200frs ou 300frs. J’ai aussi des amis dans les différentes stations radio de la ville, ils font parfois appel à moi et j’anime des émissions : sur les jeunes, la prévention du SIDA, les ASC, l’assainissement des quartiers etc …, ce n’est pas une vie, je commence à vieillir et je ne pourrai pas faire ces petits travaux indéfiniment.

Pour cette nuit j’ai gagné 2000frs avec le taxi clando, j’ai donné 1800frs à ma femme et il ne me reste que 200frs en poche pour acheter des cigarettes. Ma femme va se débrouiller avec cette somme, nous n’avons ni riz, ni huile, c’est comme ça tous les jours, nous vivons au jour le jour. Le déjeuner est toujours préparé mais pour le petit déjeuner et le diner, c’est l’achat du « fondé » ou la préparation du « gossi » (riz au lait)…. »

 

En définitive les stratégies socio – économiques des pauvres et des autres couches sociales sont une réponse aux nombreuses contraintes de la vie et dont l’ampleur de la pauvreté ne fait qu’accentuer davantage. Une observation rigoureuse de l’évolution du Sénégal fait ressortir de plus en plus une pauvreté féminine dont les causes sont à chercher au niveau du statut particulier de la femme dans nos sociétés, mais aussi au manque d’éducation, de formation et à un fort taux d’analphabétisme qui les caractérisent. A ce niveau, l’entrepreunariat féminin qui se développe à grande échelle est une tentative de réponse à la crise. Ce défaut d’éducation et de formation, les jeunes le partagent avec les femmes car de plus en plus, l’exode et l’imigration sont devenus chez cette catégorie la stratégie prioritaire, dans la mesure où l’éducation ne donne plus les résultats escomptés. Même l’apprentissage de métier, au niveau des localités visitées est considéré comme du ‘’japandi’’ (travail provisoire) en attendant de trouver mieux car il faut dire que les travaux ne sont pas rentables.

 

*  III-/- ANALYSE DU ROLE DES INSTITUTIONS DANS LA REDUCTION DE LA PAUVRETE

 

L’élargissement de la pauvreté a occasionné l’existence et la fonctionnalité d’un certain nombre d’institutions formelles et informelles. L’organisation des individus en associations ou groupements est apparue comme une innovation majeure dans la lutte contre la pauvreté. Les effets de la pauvreté consécutifs au désengagement de l’Etat, à la crise économique, à l’exode rural, aux programmes d’ajustement structurel (P.A.S.), à la dévaluation du Francs C.F.A. etc, ont renforcé l’intérêt suscité par le dispositif institutionnel.

Cependant, les actions des O.N.G., des organisations communautaires de base (O.C.B.), n’ont pas encore fait l’objet d’une étude systématique dans le domaine de la pauvreté, et d’un suivi permettant de caractériser ce qui a été tenté en faveur des groupes les plus pauvres. Les couches sociales désignées comme pauvres et l’identification des mécanismes producteurs de l’inégalité, ainsi que les recompositions qui tournent le dos aux institutions sont moins bien étudiés. Des tentatives sont de plus en plus nettes au sein de la communauté des bailleurs de fond, de contourner le pouvoir central, ce qui forge une croyance injustifiée en la force et aux capacités de la société civile. Cette idéologie devient, dans certains des cas, un instrument de captation des resssources étrangères dont l’utilisation, dans l’intérêt de la collectivité est loin d’être garantie.

L’appui de ces ONG se limite bien souvent à la fourniture de moyens où à des formations qui aboutissent à rendre les organisations de base prisonnières de modèles organisationnels importés, qui sont dans la plupart des cas inadaptés et castrateurs de la créativité populaire. La finalité des O.N.G. est d’identifier des partenaires qui s’inscrivent dans la logique de leurs réseaux sans une réelle prise en compte des besoins spécifiques des populations. Les stratégies qui se sont développées ne permettent pas encore un changement qualitatif dans la vie des groupes sociaux. Les logiques clientélistes ont renforcé davantage les inégalités et les rivalités entre associations locales. Les efforts accomplis sont toutefois anéantis par les marques de territoriarisation des O.N.G. et l’inexistence de réciprocité et de mise en commun des ressources pourtant réputées rares.

Deux hypothèses majeures peuvent être dégagées à l’issue de l’investigation sur les mécanismes de fonctionnement des institutions formelles et uniformelles.

- La multiplication des ONG et des OCB ainsi que la diversification de leurs activités s’effectuent parallèlement à l’élargissement  de la pauvreté.

- La présence de ces institutions dans les zones réputées pauvres s’accompagne d’une déconnection institutionnelle et d’un sentiment de non implication des populations au niveau des centres décisionnels.

Concernant les institutions gouvernementales (AGETIP, PNC, PELP, les collectivités locales, etc…), les populations méconnaissent dans la plupart des cas, leurs rôles et fonctions spécifiques. Des projets de petites envergures mis en œuvre sont combinés avec l’inefficacité au plan de l’intervention. Les rapports entre les intitutions gouvernementales et les populations sont souvent conflictuels créant parfois une insécurité sociale. Les cas les plus cités par les populations concernent les politiques de régularisation foncière et l’assainissement des espaces habités.

Les institutions de type bilatérale s’occupent de la mise en place de grands projets communautaires (construction et équipement de forages, écoles, centres de santé, etc…). La pérennisation de ces infrastructures et la prise en charge des frais de fonctionnement et d’entretien causent des soucis majeurs chez les populations les plus pauvres. L’essentiel de ces infrastructures sont inopérationnelles à cause des manques de ressources necessaires à leur fonctionnalité.

Les institutions financières privées (FDEA, PAMECAS, ENDA - CAISSE, etc…), ont comme interlocutrices principales les femmes. En faisant majoritairement recours à ces types d’institution, les femmes arrivent à s’insérer modestement dans le tissu économique et à y tirer des ressources réinjectées pour la plupart dans l’économie domestique. Cependant elles sont confrontées à des contraintes d’ordre, économique, affectif, mais aussi aux conditionnalités contraignantes posées par ces institutions. Les notions de « nawlé » (coveillance) « sutura » (dignité), de « mbañ ngacce » (refus du déshonneur) souvent évoquées comme des normes sociales coercitives à l’intérieur des groupes, conjuguées au manque de revenus des femmes pauvres limitent leur participation à la vie de ces instutitions.

S’agissant des institutions publiques,  les interrelations avec les populations ne se déroulent pas toujours dans la direction souhaitées par ces dernières (cas d’imposition des délégués de quartier qui entretiennent des rapports clientélistes avec une partie des habitants de sa localité).

Il se dégage de cette analyse institutionnelle que malgré la concentration et la prolifération des institutions formelles et informelles dans la région de Thiès, les couches les plus démunies vivent dans un état de pauvreté très avancé. Il faut aussi souligner la forte concentration d’ONG dans des zones rurales accessibles (Notto, Thienaba etc.) au détriment d’autres villages enclavés et particulièrement pauvres.

Cette perception mi négative, mi positive, de l’action des institutions chez les couches pauvres se justifie par un manque de visibilité des actions, l’insuffisance et l’accés difficile aux crédits, les bénéfices insignifiants, les critères d’éligibilité discriminatoires, la satisfaction personnelle de certains acteurs au détriment de la communauté etc.

Autant d’éléments qui se traduisent par une déconnection institutionnelle de plus en plus remarquée chez les pauvres, particulièrement chez les jeunes et les personnes agées contrairement aux femmes qui sont la catégorie la plus ciblée de ces institutions.

Ces institutions peuvent être regroupées en deux catégories essentielles : Les institutions formelles et les institutions informelles.

*  1°/- Les institutions formelles :

On retrouve dans ce lot principalement les institutions étatiques, les ONG locales et internationnales, les associations communautaires de base etc. Environ une trentaine de structures locales et étrangères appuient l’Etat dans l’amélioration des conditions de vie des populations urbaines et rurales au niveau de la Région. S’agissant de l’Etat les populations reconnaissent son incapacité à satisfaire leurs besoins. Elles se sentent abandonnées de plus en plus par le pouvoir central, même si ce désengagenment de l’Etat s’effectue parallèlement à l’arrivée d’autres structures en milieu urbain et rural.

Mieux cette déconnexion des populations par rapport à l’Etat a favorisé leur organisation et la prise en charge de la réalisation de certaines infrastructures primaires.

C’est le cas des habitants du sous quartier DVF (derrière la voie ferrée) à Pire qui se sont eux - mêmes côtisés en raison de 25000frs par maison pour se brancher au réseau d’adduction d’eau de la SDE. Le déficit a été complété par de bonnes volontés (particulièrement les émigrés). Ainsi 11 millions de franc ont pu être collectés pour l’approvisionnement en eau potable de tout le quartier. Les habitants du quartier Darou Salam à Mbour ont eux aussi procédé à la construction de deux classes supplémentaires au niveau de l’établissement à partir de leurs propres ressources.

Ces exemples peuvent être multipliés dans la Région et touchent particulièrement la satisfaction des besoins primaires des populations. Cette rupture institutionnelle entre l’Etat et les populations s’accompagne de conflits récurrents entre les deux parties. Les cas de spéculation foncière dûs à l’extension des communes au détriment des communautés rurales, la vente de terrains par le conseil rural à des étrangers opposent fréquemment les populations et les collectivités locales. Le sentiment d’expropriation de leur patrimoine foncière nourri par les populations justifie leur non intégration dans certaines activités de l’Etat et les relations conflictuelles qu’elles entretiennent avec les autorités politiques.

Les expériences des ONG sont d’un appui considérable dans le domaine socio économique, car leurs actions portent généralement sur l’amélioration du cadre et des conditions de vie des groupes particulièrement vulnérables. Parmis elles on peut noter l’action de Plan Internationnal qui est considérable au niveau de la Région de Thiès. Son action porte sur la fourniture de médicaments aux paysans, le parrainage des enfants, la construction de bornes fontaines, de latrines dont les travaux sont confiés aux ouvriers ruraux. Il s’occupe également d’accorder des crédits aux groupements de promotion féminine et intervient aussi dans le domaine de l’éducation par la fourniture de matériels et d’équipements scolaires. Des centres de formation ainsi que des programmes avicoles (poulaillers), parallèlement à la construction de forages dans un nombre important de villages ont permis aux populations rurales de s’adonner à des activités de contre saison. Mais à ce niveau l’essentiel de ces grands projets communautaires connaissent des difficultés de fonctionnement à cause de la mauvaise gestion des structures et du manque de suivi. Le manque de formation des populations et leur faible pouvoir économique en sont les principales raisons.

A coté de Plan International, d’autres institutions multiplient leurs activités dans la région pour soulager les populations urbaines et rurales du poids de la précarité et de la crise. Parmis ces institutions le PDEF (Programme de Développement de l’Enfant et de la Famille) peut être considéré comme une expérience réussie dans la lutte contre la pauvreté et suivi par d’autres qui ont initié des actions qui mériteraient d’être encouragées, telles que TOSTAN, GRAIM (groupe de recherche et d’appui aux intiatives mutualistes), ASPAB (Association Sénégalaise pour la Promotion de l’Agriculture Biologique), etc.

v    Le PDEF : Une expérience réussie :

Le PDEF est une association locale avec différents programmes et des managers locaux qui ont chacun  leur propre autonomie. Il est lié par un protocole d’accord avec le CCF (Christian Children’s Fund) qui est son principal bailleur et son intermédiaire avec les autres partenaires et dispose d’un réseau de parrains en faveur des enfants pauvres. Le personnel du PDEF est constitué de membres résidents dans leur aire d’exécution et qui connaissent bien leur communauté. Leur travail consiste à identifier des enfants issus des familles les plus vulnérables en se basant sur des critères d’éligibilité spécifique. Exemple le revenu familial doit être inférieur à 50000frs cfa par mois. Les enfants orphelins ou handicapés sont aussi les cibles privilégiées du PDEF. La description de l’environnement familial des enfants pauvres avec des photos à l’appui constitue le dossier de chaque enfant. Le dossier est transmis au C.C.F. qui l’intègre dans son réseau de parrainage. Le conseil d’administration du C.C.F. est constitué des parents pauvres, de sorte qu’ils soient impliqués dans tous les processus de prise de décision et dont l’autorité peut sanctionner les activités du bureau. Ceci est un moyen de contrôle sur les membres du bureau si toutefois ils étaient tentés d’enrôler des enfants uniquement en fonction des liens entretenus avec certaines familles. Débuté en 1986 par un programme d’éducation logé au niveau des établissements scolaires, le PDEF est devenu depuis les années 97 des programmes communautaires. Il y a aujourd’hui 05 PDEF au niveau de la Ville de Thies : Médina FALL, Diakhao et Ngenth, Cité Lamy, Mbour I, et celui de Randoulène (jammi xaléyi) qui regroupe 12 quartiers.

Chaque PDEF dispose d’une autonomie de gestion. Le marketing des enfants pauvres s’effectue à partir de « Richmond » aux Etats – Unis, où se trouve le siège de C.C.F. Chaque parrain côtise 20$ par mois pour le budget de fonctionnement du C.C.F qui en tiré 4$. Le C.C.F. de Dakar prélève lui aussi 4$ et les 12$ restants sont confiés au P.D.E.F d’appartenance de l’enfant parrainé. Cet argent est investit dans deux axes prioritaires : L’éducation et la santé. L’objectif est d’augmenter les chances de réussite scolaire des enfants pauvres et d’améliorer leur état sanitaire. Ainsi donc les parents sont soulagés sur le plan économique. Au niveau du PDEF ‘’jammi xaleyi’’, un sondage concernant une centaine de maisons avait montré l’absence de garderie d’enfants dans les 13 quartiers. Sur les 300 enfants recensés, 16 fréquentaient une garderie publique distante d’environ 2 km, 28 enfants étaient dans des « daaras » tout le reste en âge prescolaire était à la charge des mamans, les paralysant ainsi dans leurs activités socio – économiques. Au total 35 enfants souffraient de cas de malnutrition chronique. La solution mise en œuvre a consisté à équiper les ‘’daaras’’ (en tapis, armoires, tablettes, seaux hygiéniques, épanchement de sables fuis, etc……..). 50 enfants ont été envoyés dans des ‘’daaras’’. La mise en place et l’équipement de garderie communautaire prescolaire, dont la garde des enfants est confiée aux filles du quartier a concerné 106 enfants. Sur les enfants issus de 500 familles pauvres dans les 13 quartiers, 300 enfants étaient identifiés comme mal nourris, le PDEF était à 0,87% d’enfants mal nourris en fin Mars 2001. Et sur 423 familles ne disposant pas de latrines en 1997, il ne reste que 58 familles. Au plan sanitaire le PDEF assure en cas de maladie 60% des frais d’ordonnance et 50% pour les frais hospitaliers. Des postes de santé partenaires accueillent les enfants pauvres du PDEF ou la consultation est de 50frs par enfant. Cette situation a favorisé une fréquentation assidue des postes de santé, surtout pendant l’hivernage. La forte affluence des enfants parrainés vers ces postes de santé conduits à la surcharge de travail et un déficit en médicaments.

Ainsi le PDEF participe à hauteur de 100000frs cfa dans l’achat des médicaments génériques (le PDEF effectue un bénéfice de 300000frs sur les 400000frs payés auparavent au niveau des pharmacies privées. Aujourd’hui le poste de santé de « cité ñiax » qui est un partenaire du PDEF est cité comme référence dans le milieu médical, tous les enfants issus de familles pauvres y subissent un traitement médical continu.

Les mères de famille quant à elles ont suivi des séances de sensibilisation, d’information d’éducation, et de communication sur l’hygiène, l’allaitement maternel, le sevrage, la nutrition, la psychologie de l’enfant, par des pédiatres et des psychologues. Par la suite une étude a montré que sur les 500 mères de famille, seules une dizaine étaient en activité, le PDEF les a regroupé dans un premier temps pour qu’elles s’investissent dans la gestion des « marmites communautaires » pour éliminer la faim dans ces quartiers. Les femmes ont été formées à la préparation du principal aliment de base qui est le « ruyu xallé » obtenu à partir des céréales locales. Le PDEF achète les produits alimentaires, les condiments et les femmes s’occupent de la préparation des repas. Ensuite les femmes ont été regroupées en GIE informel en se focalisant sur les réseaux de voisinage, ce qui suscite un contrôle social réciproque. Les 12 groupements ont reçu chacun un financement d’environ 1 million de francs CFA avec un taux d’intérêt de 2% par mois, ce qui a permis aux femmes de s’investir dans diverses activités (commerce, fripperie, artisanat, etc), et de se libérer ainsi de la garde des enfants, qui, jusqu’à 6 ans, fréquentent les garderies communautaires. Curieusement, seules les femmes castées (Laobé pour la plupart d’entres elles) n’ont pas voulu s’investir dans ces activités. Parmis les bénériciaires, la dame C.D. qui avait reçu un crédit de 10000frs a pu gagner jusqu’à 300000frs en 6 mois ; elle a investi 5000frs dans l’achat de beignets à la boulangerie  et les a revendu d’abord au marché, ensuite à l’hopital régional, à la  gare routière de Thiès et aujourd’hui elle dispose d’un réseau de vendeuses réparties sur l’axe Thiès – Dakar. Cet exemple illustre bien que la réussite économique peut s’opérer par l’emprunt de procédés simples et peu coûteux.

Ces résultats positifs enregistrés au niveau du PDEF et des familles qui ont connu une nette amélioration de leurs conditions de vie sont salués par tous les acteurs au niveau de la ville de Thiès. C’est pourquoi 600 dossiers d’enfants pauvres sont en instance au niveau du PDEF « jammi xaleyi » de Randoulène.

Ces résultats ont été obtenus dans une envergure moindre par le projet PDEF du quartier Médina Fall, plus connu sous le nom de « faggu » (prendre ses gardes), créé depuis 1988. Le projet a enrôlé au total 1337 enfants issus de familles défavorisées.

Tous ces enfants sont pris en charges à 100% sur le plan scolaire au niveau des écoles publiques 50% au niveau des écoles privées. Sur le plan sanitaire, ils bénéficient chaque année d’une consultation et d’une visite bucco – dentaire, de vaccinations (contre la tuberculose, la fièvre jaune, l’hépatite B), et sont régulièrement déparasités. Chaque famille pauvre reçoit un moustiquaire imprégné pour lutter contre le paludisme.

Ce projet a également favorisé l’approvisionnement en eau potable pour 90 familles et l’exploitation de deux champs : L’un de manguiers et l’autre pour le maraîchage. Cependant l’effectif de plus en plus élevé du nombre d’enfants parrainés commence à être lourd, d’où l’urgence dans le renforcement financier pour la prise en charge correcte de ces enfants pauvres.

v    Expériences à soutenir :

GRAIM (Groupe de Recherche et d’Appui aux Initiatives Mutualistes) : Cette structure a démarré ses activités en 1996 en regroupant les mutuelles de santé dont la première a vu le jour en 1989 à Fandène. La mise en place d’un système mutualiste a pour objectif d’assurer la viabilité des structures sanitaires en s’appuyant sur les populations en les responsabilisant davantage d’une part, et de permettre, d’autre part l’accès des populations les plus démunies aux soins sanitaires. Ce système qui se fonde sur l’entraide et la solidarité entre les membres participe au financement de la santé, à renforcer le système de prévoyance, en mobilisant des ressources populaires dont les cotisations varient entre 100frs et 300frs. Il existe à ce jour 40000 bénéficiaires répartis dans 21 mutuelles au niveau de la Région de Thiès, avec un objectif d’intégrer d’ici cinq ans, 25% de la population dans le mouvement mutualiste. GRAIM intervient également dans l’appui à la décentralisation et à la formation citoyenne au niveau de cinq collectivités locales (Fandène, Mboro, Keur Moussa, Djender, Pout). Cependant le retard noté dans la cotisation a conduit à la mise en place de programmes d’alphabétisation des femmes et de micro – projets de crédits, en prêtant attention aux exclus au niveau de la commission sociale. Parallèllement aux programmes d’éducation et de formation des mutualistes, des centrales d’approvisionnement, et d’achats ont été installées produits de premiers nécessités (sucre, riz, huile, lait, etc…), dont les crédits sont remboursables à la fin du mois. Une réflexion autour des « talibés » a été entamées en partenariat avec les maitres coraniques dont l’objectif est de coupler l’étude du coran, avec l’alphabétisation et l’apprentissage de métiers au niveau des centres socio – professionnels. En partenariat avec le BIT (Bureau International du Travail) ce projet vise la couverture sanitaire et sociale des talibés, en créant des possibilités d’indemnisation des maîtres coraniques et en faisant parrainer des enfants par des familles au sein des quartiers.

Par le biais de l’épargne, les femmes peuvent accéder à la proprété foncière, en s’acquittant d’une caution de 50000frs, les parcelles dont le coût varie entre 200000frs et 250000frs sont négociés entre la caisse, le chef de quartier et la mairie. Ainsi 25 femmes du quartier pauvre de Médina Fall ont pu accéder à la propriété foncière.

Le second prêt sous forme d’achat de matériels de construction se fait après le remboursement intégral par un système d’épargne du premier prêt. La caisse s’occupe de la rénumération des maçons. Les travaux de construction se déroulent étape par étape (mur de clôture d’abord, fondation ensuite, deux chambres et toilettes après etc) et le remboursement du coût global se faisait toujours par le système d’épargne et est étalé sur plusieurs mois.

TOSTAN : est une ONG américaine qui contribue à l’éradication de la pauvreté dans notre pays. En identifiant la pauvreté éducationnelle comme un véritable fléau dans notre société, l’ONG s’investit dans l’alphabétisation et la formation des pays pauvres. TOSTAN qui signifie en wolof (éclosion d’œuf) mise sur l’éclosion du savoir dans notre pays. L’ONG est installée dans tous les départements du Sénégal. 450 enseignants appelés facilitateurs sont recrutés par TOSTAN. Un programme composé de 6 modules de base constitue le tableau de bord de cette structure.

-          Démarche pour la résolution des programmes (lecture, écriture et calcul)

-          Etude des microbes et l’hygiène

-          Etude des 7 maladies les plus courantes chez l’enfant

-          Apprentissage des notions élémentaires de gestion

-          Etude du leadership (comment dirriger)

-          Etude de faisabilité d’un projet

4 modules supplémentaires ont été initiés  depuis 1995

-          L’excision et santé de la femme

-          Développement de la jeune enfance (depuis la naissance jusqu'à l’adolescence

-          Démocratie et citoyenneté (comment voter)

-          Gestion durable des ressources naturelles en collaboration avec l’ENCR (Ecole Nationale des Cadres Ruraux) de Bambey.

Depuis trois ans un module de synthèse sur les droits humains a été dispensé en ciblant des villages (50 environs) qui sont devenus des villages défenseurs des droits de l’homme. La commune de Thiès a été retenue comme commune de défense des droits humains. Au niveau des 450 villages la durée d’apprentissage des modules est de 18 à 24 mois.

ASPAB : Cette ONG nationale a été crée depuis 1987 à partir d’un diagnostic de base sur la pauvreté qui faisait ressortir des contraintes liées à l’accés aux ressources (terre, eau, semence, matériel agricole), et des récoltes insuffisantes qui mettaient en péril la sécurité alimentaire des populations rurales en agissant sur ces contraintes par des séances de formation et de conseil etc. Les objectifs généraux de l’ASPAB sont :

-          Promouvoir les pratiques écologiques en agriculture et en jardinage

-          Favoriser une approche écologique du développement

-          Former les paysans, jardiniers des villes, maraîchers ruraux, agents de développement, organisations féminines, et autres populations en agriculture et maraîchage biologique.

-          Régénérer les sols épuisés par les monocultures

-          Contribuer à l’amélioration et à la protection de l’environnement de l’homme.

Depuis son installation, les activités de l’ONG, tournent essentiellement autour de l’assistance aux populations rurales, en les dotant d’équipements et de matériels agricoles (puits, arrosoires, semoirs etc…) en partenariat avec l’USAID ; 13 villages ont bénéficié de ces équipements. Un autre programme également mis en œuvre consistait au renforcement des capacités techniques de production et des capacités organisationnelles des paysans. Une ligne de micro – crédits d’environ 9 millions, dont l’objectif est d’augmenter les capacités financières des paysans a été dégagée, avec un taux d’intérêt de 10% fixé par les bénéficiaires eux mêmes. Ce transfert de responsabilité et d’autonomie financière a permi l’achat de semences et l’embouche bovine. Chaque année 350 paysans sont ciblés et reçoivent des financements pour des activités de maraîchage, d’embouche bovine et ovine. L’ASPAB s’occupe de l’achat des graines, du terreau, de la fabrication et de l’élevage des plants jusqu’au moment de leur mise sous terre. En contrepartie les populations bénéficiaires s’engagent à faire du reboisement, à abandonner l’utilisation de produits chimiques et à constituer des réserves fourragères par le compostage.

Ainsi il ressort de l’analyse intitutionnelle qu’il existe une politique sectorielle qui ne prend pas en considération tous ces aspects de la réalité sociale et économique. Il faut également souligner le chevauchement des actions et le manque de coordination des ONG, même s’il existe un cadre de concertation et d’échanges entre les acteurs du développement, la réalité observée sur le terrain indique une distance sociale entre les ONG. Les entretiens réalisés avec des agents et responsables d’ONG ont permis de recueillir leur perception sur leurs propres institutions. Les informations receuillies tournent autour de 09 points essentiels :

-          L’intérrogation sur la légitimité et la justification de certaines institutions

-          L’absence de contrôle dans la vie institutionnelle

-          La création d’ONG sans un véritable programme de développement

-          Le manque de suivi et d’évaluation des projets

-          Le parachutage des programmes

-          La nom implication des populations au moment de l’initiation des projets

-          Le déficit de communication entre les ONG

-          La multiplication des positions de rente dans la vie des institutions

-          La coopération difficile avec les institutions gouvernementales.

*  2°/- Les institutions informelles :

Le développement économique s’opère à travers une division sociale croissante qui amène les pauvres à s’organiser eux mêmes dans les interstices délaissés par l’économie dominante. Cette forme de coopération informelle valorise des relations d’appartenance et de proximité. L’économie populaire dans les villes et les campagnes est déjà une alternative susceptible de se renforcer par une réflexion profonde sur la socialisation de l’économie. Le recours à ces institutions informelles est une pratique particulièrement répandue chez les femmes qui arrivent à gérer des activités communes mais aussi à trouver des financements en groupe à travers des cotisations des membres adhérents. Elles leur permettent de bénéficier de prêts et de participer à l’épargne. En effet, ces groupements ou associations réalisent une gamme élargie d’activités qui vont de la pratique du crédit, à l’alphabétisation en passant par l’épargne, l’exploitation de champs collectifs, de jardins maraîchers, d’embouches bovines, qui sont autant d’activités génératrices de revenus qui contribuent à l’amélioration des conditions d’existence des populations démunies.

La participation des femmes aux « tontines » (système d’épargne rotatif très populaire, généralement basé sur l’argent où sur des produits de consommation variés), leur offre un éventail de services, car elles permettent de résoudre les besoins d’épargne et de consommation immédiate qui seraient difficile de satisfaire autrement pour des personnes ayant un faible pouvoir d’achat. Généralement il existe trois formes d’association en fonction de l’âge et du statut matrimonial (jeunes filles, femmes mariées, femmes âgées) et dont les gains sont dépensés différemment. Les femmes agées sont pour la plupart membres de GIE où de GPF et qui mènent des activités importantes (maraichage, jardinnage, embouche bovine, etc). Les revenus tirés de ces activités servent à l’entretien de la famille élargie. Les femmes mariées sont aussi membres de GIE ou GPF mais aussi des tontines. Les gains qu’elles en tirent sont investis dans l’équipement domestique et le renforcement du budget du ménage. Quant aux jeunes filles, elles restent toujours confinées dans les tontines et l’essentiel des maigres ressources qu’elles occasionnent (à cause de la faible mise 100 où 150frs par semaine) sont dépensées à l’ocasion des cérémonies familiales (achat cadeaux ou ‘’ndawtal’’), et dans leur habillement.

L’exemple de ces deux groupements présentés ci – dessous (« takku ligeey » dirrigé par M. D. et « Fonk sa jëkër » dirigé par Y. N.), illustre parfaitement la forte mobilisation de l’épargne et le recours de plus en plus prononcé à ces réseaux de sociabilité qui peuvent servir d’amortisseur face à la crise.

 

« Je m’appelle M. D., j’ai 60 ans, mariée et j’ai 5 enfants. Mon mari réside à Touba je suis le chef de cette famille, et je dispose d’une boutique au marché,  en même temps je vends de la glace dans ma maison, et du bois de chauffe. Je dirige un groupement féminin qui s’appelle ‘’takku liguey’’ qui a été créé il y a plus de 15 ans avec l’aide des autorités. C’est après le décés de la présidente Adji M’baye Diop que les femmes m’ont porté à la tête de ce groupement. Nous avions commencé avec un moulin à mil et un verger et l’essentiel des activités se déroulait à ce niveau. Les femmes, 104 membres au total, se relayaient à tout de rôle au moulin et à l’exploitation du verger. C’est ainsi que nous sommes parvenus à avoir un fond de 270.000frs que nous avions confié à la banque à Tivaoune. Pendant cinq années, cet argent a généré des intérêts de 65000frs sans tenir compte des revenus tirés du moulin et du verger (citrons, mangues etc) qui rapportaient 120.000frs par an. Le gardien fait en même temps les arrosages, la cueillette et la vente des récoltes. Nous avons choisi de confier le verger à un gardien car nous n’avions plus le temps de nous en occuper à cause des tâches domestiques et de l’activité des femmes dans le commerce. L’activité des membres du groupement est financée par l’argent de la récolte, des prêts de 15000frs par 3 mois avec un taux d’intérêt de 250frs par mois. Dès que les unes remboursaient, on prêtait à d’autres et cela faisait le tour. Depuis le début, il y a presque 20 ans, des femmes qui sont nées ici, ont grandi et font partie maintenant du groupement et c’est ce qui fait que je sois si heureuse de diriger un groupement aussi vieux et aussi bien soudé. Je constate depuis longtemps que les femmes qui sont membres du goupement ont des conditions de vie meilleures et certaines sont devenues des chefs de ménage dans leur famille. C’est mon cas, et comme tu peux le constater, je dépense 2500 à 3000frs par jour et assure à mes enfants une bonne qualité de vie. Les femmes sont plus aptes que les hommes pour certaines activités comme le commerce fruitier et le maraîchage. La seule recommandation que nous formulons est le système de crédit car le groupement, a les moyens de payer, mais nous ne voulons pas de petit crédit. Le verger est très rentable, mais n’est pas exploité à fond, et manque de clôture et de suivi ».

 

 

 

 

 

« Y. N., 32 ans, 6 enfants, je fais du commerce, je suis Wolof et j’habite Niandaxoune. Je suis la 2ème femme de mon époux, je dirige un groupement de 122 personnes dénommé ‘’fonk sa jëkër’’, depuis 1991. C’était un mbootaay, puis un tour et après des tontines. C’est après que cela a progréssé pour devenir un groupement, la différence entre une tontine et un groupement c’est que la tontine est un épargne alors que le groupement est un financement. La tontine, c’est 100000frs pour une mise de 10000frs. Lorsque j’ai créé le groupement, j’ai démarré avec 500frs et la somme a été prêtée aux membres pour qu’elles fassent des activités et cela fait le tour, l’argent est passé de 60.000frs à 440.000frs pour chaque 5000frs prêtés, la caisse à un pourcentage de 5000frs. Les activités que l’on mène sont le commerce de poisson, de légumes, de friperies. Au début, il y avait 5 groupements pour un montant de 60.000frs. Actuellement on a un groupe de 30 personnes. L’argent qu’on a partagé est évalué à 12.500frs pour chaque membre. Dans chaque groupe, j’ai 1 où 2 représentantes qui m’épaulent. L’argent tourne autour de nous et nous n’avons pas de banque. 12.500frs par personne n’est pas une grande mise, c’est peu, mais au début on ne faisait que des prêts de 3000frs. Il y a une somme considérable et il va falloir que l’on trouve d’autres moyens. Les versements de la tontine c’est le 5 où le 15, les 100.000frs que les femmes ont ‘’enlevé’’ peuvent servir à beaucoup de choses (Moi par exemple, j’ai acheté un frigo pour faire un petit commerce). Je le dirige depuis 5 ans, mais je n’ai jamais eu de problèmes car j’essaie d’être droite, je cotise pour les absents (cas de voyage par exemple. Nous ne l’avons pas transformé en caisse de crédit d’épargne parce que les circuits sont nombreux et les conditions d’accés sont difficiles en plus d’un crédit très faible. ‘’Boot M’boolo da fa metti, mo tax’’ il faut que ‘’nga def ndank’’ je ne connais pas exactement les conditions de la ‘’case’’ mais les frais d’adhésion sont de 60.000frs pour un crédit de 100.000frs.

Etant donné que nous avions déjà plus de 100.000frs dans notre caisse, on a préféré s’abstenir. Il aurait fallu nous prêter au moins 1 ou 2 millions pour qu’on soit motivé. Dans le groupement c’est un système que nous maitrisons, donc nous préférons agir pour le compte du groupement plutôt que d’agir individuellement. J’ai un comportement exemplaire qui fait que je fasse l’unanimité c’est pourquoi dans le groupement, ‘’ku nekk day am loy daw’’. Mais cela dépend de la manière de gérer ses ressources ‘’am xaalis bu bari taxoul nga am, ndax lépp ci saytu là’’. ‘’bo mënul saytu, lo am mu dem’’. Par contre il y a des femmes matérialistes qui ne songent qu’à se faire belle. J’ai aussi une tontine pour les hommes, 10.000frs par mois pour 6, puis 8, puis 10 personnes. Ce sont des fonctionnaires, des maçons, etc. Ce n’est pas tellement vrai que les femmes sont celles qui gèrent les maisons, car, ici, les maris font l’ésentiel et les femmes ne se privent pas en ce qui concerne la qualité. Elles en demandent trop. Tenir une maison c’est difficile pour une femme qui ne travaille pas.

On a que le commerce ici, moi par exemple, je vends de la glace et des jus, d’autres des mangues, etc… ; le commerce peut enrayer la pauvreté, j’étais une commerçante il n’y a que les enfants qui me retiennent. Je vendais en gros car c’était plus rentable.

Notre problème majeur est le manque de fonds et d’aide pour travailler (comme les moulins) que l’on gère à tour de rôle. »

 

Il ressort de ces exemples que le dynamisme des femmes au sein de ces institutions  contribue à une augmentation des ressources et des revenus et traduit une évolution du rôle économique et social des femmes dans la lutte contre la précarité. Ces formes de solidatité horizontale dont l’objectif est la satisfaction des besoins de ses membres constituent pour les populations pauvres, le premier recours dans leur espace de sociabilité. Ces associations constituent pour elles, un lieu de captage de ressources plus ou moins importantes qui, le plus souvent sont réinvesties dans des secteurs improductifs. Il apparaît nettement que ces ressources ne peuvent servir qu’à satisfaire des besoins ponctuels, mais ne peuvent toutefois permettre aux populations de sortir de la pauvreté.

 

*  IV-/- IMPACTS DES PERCEPTIONS SUR LA PAUVRETE ET LE BIEN ETRE DANS L’ORGANISATION DES CITES ET VILLAGES

 

L’ampleur de la pauvreté et sa persistance chez les acteurs ciblés au cours de cette enquête ont entraîné des conséquences majeures sur le vécu quotidien des pauvres au point de favoriser l’émergence d’une réorganisation tant au niveau individuel que collectif. Dans l’ensemble des quartiers et villages visités au cours de cette présente enquête, cette réorganisation a surtout concerné d’abord l’environnement et le cadre de vie de manière générale, ensuite les acteurs au niveau des stratégies déployées pour trouver, ne serait-ce qu’un tant soit peu, les voies et moyens pour sortir de la crise.

Cette situation s’explique par le fait que les populations sont conscientes du désengagement de l’état, mais aussi de ses limites. Mais d’un autre côté, il faut aussi souligner l’attitude des populations qui pensent que l’aide de l’état, c’est de l’argent qu’on doit dépenser rapidement, et qui ne tiennent pas toujours compte des vrais enjeux liés à ces aides. A cet aspect, s’ajoute le développement de l’individualisme, accentué par l’effritement des valeurs de solidarité principalement soutendues par un nivellement vers le bas que les acteurs désignent sous le vocable de ‘’ken tanne wul kenn, ñëp yem té kunek sa bopp nga tal’’ (nul n’est mieux loti que l’autre, donc chacun pour soi).

La première forme d’organisation des cités et villages concerne l’environnement et le cadre de vie comme première dimension. Dans les quartiers particulièrement, on a noté la création de comité de vigilance pour lutter contre l’insécurité, contre les cas de vols notés un peu partout,mais aussi à une prise en main des problèmes liés à la salubrité des quartiers, en prévention contres les nombreuses tares que peuvent constituer les eaux stagnantes, les ordures ménagères etc.

La prise en compte de l’environnement et du cadre de vie au niveau des cités et villages, comme c’est le cas à Médina Fall et à Ngoumsane (Thiès), est élaborée, à partir d’un document stratégique de base appelé plan de développement local (PLD), où l’ensemble des carences liées aux service sociaux de base, à la demande sociale et aux besoins prioritaires axées sur les cibles vulnérables (jeunes et femmes) est formulé. Cette dimension communautaire des acteurs pour leur implication directe dans l’organisation de leur cité permet de noter une sorte de réalisme social quand aux difficultés du moment et à la nécessaire cohésion pour l’amélioration du cadre de vie.

Ainsi Médina Fall et Ngoumsane constituent des exemples d’organisation face aux perceptions sur l’état de pauvreté des localités et leur incidence sur le vécu quotidien. Cette organisation prend en compte le développement des potentialités et le fairesavoir – local comme forme d’orientation des couches actives dans la prodution. Il y a la réorganisation stratégique de l’espace, accaparé par la communauté pour y mener des activités rentables, à défaut d’infrastructures adéquates pouvant accueillir les fêtes et autres réjouissances dont les bénéfices servent à promouvoir diverses activités.

Mais s’il existe une forme d’organisation des cités et villages au niveau collectif, il y a aussi des initiatives individuelles comme moyen de sortie de crise et c’est la deuxième dimension de notre analyse.

Les configurations villageoises n’ont pas les mêmes caractéristiques qu’au niveau des quartiers qui sont quand même empreints d’une dose d’urbanité. L’organisation au niveau villageois est d’abord marqué par des rapports sociaux très prononcés et une assistance mutuelle malgré la précarité des conditions de vie. A ce niveau, le pauvre est celui qui n’a pas de relations sociales (« ku am nit yi ñakkoo dara »), et est considéré par conséquent comme un « orphelin social », l’existence de liens forts entre les acteurs fait que l’acquisition de richesse doit servir à « tirer » les plus faibles et cette situation est renforcée par les références indentitaires, l’appartenace à des réseaux religieux  tels que les « dahiras », « daara », qui sont des formes de regroupement sanitaire pour un « nous » valorisé et renforcée. De ce fait, les acteurs bénéficient, en cas de besoin du soutien de groupe, qu’il soit financière où physique (en cas de construction, de désherbage, au lieu de chercher des maçons qui seront payés, on fait appel au groupe qui se charge de faire les travaux).

Quant à l’organisation dans les quartiers, elle obéit à peu près aux mêmes règles, mais avec un degré plus poussé de rationalité. Les rapports ne sont pas aussi monétarisés comme c’est le cas dans les grandes agglomérations urbaines, mais ne sont pas aussi tout à fait dépourvus d’intérêt. Ce jeu d’alliance stratégique inclût des rapports de réciprocité localisés au niveau des ‘’mbootay’’ et autres associations, mais la réorganisation s’opère au niveau des cérémonies où on note une réduction considérable des dépenses qui a pour but d’éviter les gaspillages. L’émergence de plus en plus de GIE, GPF traduit la prégnance d’initiatives collectives ou individuelles que l’état, dans ses différents programmes de réduction et de lutte contre la pauvreté, a encouragé.

Il faut noter à ce niveau que les seuls freins au développement des intiatives individuelles, qu’elles soient orientées vers le commerce où la pratique de métier, sont le copiage et la généralisation des mêmes pratiques, surtout chez les femmes, et le manque d’éducation et de formation.

Enfin, la pratique du « tong – tong » (partage de viande en achetant un bœuf en comun), particulièrement notée à Thiès None (Thiès) à l’occasion des fêtes de Tamxarit où Tabaski, permet aux pauvres de participer à la fête avec des participations moindres. C’est une forme d’organisation sociale très pudique qui entre dans les traits socio – culturels sénégalais dont la vertu est de masquer les carences d’un où plusieurs acteurs.

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