République du Sénégal
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RECOMMANDATIONS

 

Cette partie sera volontairement brève dans la mesure où la priorisation des actions nécessite un autre type d’enquête tenant compte des moyens mobilisables, des types d’intervenants intéressés, de la durée et des acteurs impliqués. Paugam (1996) écrit à ce propos : « le rôle des chercheurs, comme le précisait Max Weber, n’est pas de proposer des solutions aux politiques, il est plus modestement de leur suggérer de poser les vrais questions et de réfléchir sur le sens, les inconvénients possibles et les antinomies éventuelles des politiques ». Néanmoins, nous allons soulever les points de rupture qui font basculer dans la pauvreté en indiquant l’intérêt d’entreprendre des actions dans ce cadre.

 

 

1)      Amélioration du cadre de vie rendant possible un bien être : La taudification du bâti, le nomadisme des populations des quartiers périphériques durant l’hivernage et les mois qui suivent, les problèmes d’hygiène et de santé entraînés par les inondations, l’insécurité liée à la mal urbanisation sont un ensemble de facteurs de vulnérabilité dépendants du cadre de vie dans les quartiers populaires.  L’initiative prise par le SP2 du Programme Elargie de lutte contre la pauvreté consistant à focaliser ses moyens destinés à Guinaw Rail en vue de la réhabilitation foncière reste un laboratoire qui mérite d’être suivi avec intérêt. En effet, la réhabilitation foncière constitue une action prioritaire d’envergure susceptible d’offrir un cadre de vie favorable au bien être social.  Elle devrait être généralisée aux  nombreux autres quartiers concernés par ses sempiternelles inondations et les risques qu’elles engendrent.

 

 

2)       Parallèlement, il paraît nécessaire de développer des programmes de filets de sécurité pour les sinistrés et les exclus. Comme nous l’avons relevé plus haut, les populations sinistrées se trouvent dépossédées de leur équipement domestique (meubles, ustensiles, etc.), leur logement et quelques fois leurs moyens de production quand on sait que les femmes entreprenantes mènent leurs activités génératrices de revenus dans les espaces domestiques. Au moment des sinistres, les populations sont dans l’incapacité à se défendre compte tenu de la brutalité de ce qu’elles subissent. Elles sont angoissées et ne trouvent chez d’autres démunis susceptibles de les accueillir que des situations pouvant provoquer davantage de promiscuité. Il nous paraît capital de développer des actions adaptées d’assistance qui ne s’improvisent pas mais se planifient.

 

 

3)      La gestion de la retraite des salariés et l’accompagnement de ceux dont le contrat est rompu pour raison de chômage technique, fermeture d’entreprises (déflatés), départs volontaires, etc. Un programme destiné à ces nouveaux pauvres issus des couches moyennes pourrait être conçu en associant les syndicats. Dans le cadre d’une politique sociale, l’Etat pourrait examiner contre la reconversion d’impôt du secteur privé, un investissement dans les actions sociales destinées aux anciens employés, partis à la retraite, etc. De manière plus générale, les mesures de flexibilisation de l’emploi contribuent effectivement à faire basculer les travailleurs dans la précarité et à constituer de nouveaux pauvres.

 

 

4)      Les charges liées aux maladies graves et chroniques qui se gèrent dans une durée longue sont apparues comme une des causes de basculement de nombreux chefs de familles dans la pauvreté. Aussi est-il nécessaire d’envisager un système de parrainage de malades graves et chroniques par des organismes, des intervenants ou un fonds public du Ministère de la santé lorsque la prise en charge du malade dépasse par exemple trois mois. Dans ce cadre, l’expérience de suivi et de gratuité des tuberculeux pourrait inspirer la mise en place d’un dispositif adéquat à cet effet. De même, l’accès des pauvres aux soins de santé demeure inéquitable en raison des surcoûts engendrés par les analyses, l’imprécision du diagnostic médical dont la conséquence est d’allonger les ordonnances, etc. En s’inspirant des dispensaires confessionnels catholiques, la réflexion sur l’instauration d’un ticket modérateur pourrait être favorable à la fréquentation des structures de santé par les pauvres. En effet, une des raisons évoquée en cas de désaffection des structures de santé publique par les plus démunis est la non maîtrise des coûts réels des soins  au moment de la décision de recours. Aussi, la viabilisation des médicaments génériques devra constituer un axe d’action des autorités sanitaires pour susciter davantage d’adhésion à cette politique concurrencée par le circuit parallèle de médicaments qui réussit à développer un attrait réel du médicament miracle « nokket» chez les pauvres et pas seulement.

 

 

5)      L’accès à la propriété foncière durant l’âge actif : l’enquête IFAN/ORSTOM de 1995[1] mentionne explicitement qu’à Dakar, au début des années 90, c’est en moyenne à 50 ans qu’on accède à la propriété foncière. Il ne fait pas de doute que cet âge est très avancé pour les actifs car il se situe à cinq ans de la retraite. Aussi, tous n’accèdent pas à la propriété immobilière. Il s’y ajoute que de nombreux cas de départs volontaires sont justifiés par les pères de familles comme le moyen d’avoir enfin l’opportunité d’accéder à une cagnotte pour acheter une maison en étant sûr de laisser un patrimoine bâti aussi modeste soit-il à sa famille. On sait ce qui s’en est  suivi souvent car la reconversion professionnelle n’a pas été sanctionnée par un succès dans la plupart des cas de départs volontaires. Ainsi, en dépit du changement de statut de locataire à propriétaire, de nombreux agents salariés ayant fait le départ volontaire sont parmi les nouveaux pauvres des villes.

 

 

6)      L’accès à l’emploi et aux activités génératrices de revenus pour les jeunes et les femmes. Différentes initiatives peuvent être prises pour permettre aux actifs de réaliser leur humanité en contribuant à générer de manière durable et planifiée les revenus et soutenir en toute autonomie leur existence. Dans ce cadre, il a été noté un tardif prise de rôle des jeunes dans leur famille. Lorsque les femmes ont bénéficié de fonds de crédit par les mutuelles d’épargne et de crédit, ce sont assez souvent des fonds qui permettent de générer des revenus faibles. Tout en maintenant et en développant les crédits de montants faibles mais correspondant à des besoins peu exigeants en fonds de roulement, il nous paraît nécessaire de mettre en place des dispositifs plus soutenus mais locaux de création de richesses. La mise en place de fonds d’investissement d’envergure pour la promotion des initiatives de production et de services à des échelles locales est essentielle. L’informel doit aller de paire avec des activités de production et de services capables d’insérer durablement les actifs et générer les richesses indispensables pour le développement local.   Dans cette perspective, les municipalités doivent développer un agenda autonome de réduction de la pauvreté par l’exploration de créneaux et gisements d’emplois pour les actifs : jeunes, femmes, hommes.

 

 

7)      La déscolarisation est massive dans les quartiers pauvres. Or la scolarisation est un des mécanismes privilégiés de développement de capacité dans le processus de socialisation des jeunes. A la fois l’Etat, les Municipalités, les ONG doivent, de manière concertée, réaliser des programmes destinés à rendre possible l’accès aux services sociaux de base dont l’éducation dans les quartiers pauvres et intermédiaires. Des expériences probantes menées dans le cadre du SP2 par Aide&Action a permis le parrainage des enseignants, la reconstruction et l’équipement d’écoles dans des quartiers populaires.  Cette expérience pourrait inspirer d’autres intervenants à l’étendre dans de nombreux autres quartiers où le potentiel en ressources humaines est ignoré et un nombre incalculable d’enfants n’ont pas accès au droit élémentaire d’aller à l’école et de s’y maintenir le temps qu’il faut. Le travail d’inscription à l’école mené avec l’appui de l’UNICEF doit aussi impliquer les associations qui pourraient parrainer chacune une école et veiller non seulement à l’inscription des filles  mais aussi leur départ prématuré de l’école.

 

 

8)      C’est dans le transport urbain où  l’on constate particulièrement un fait caractéristique d’une généralisation  de la pauvreté notamment l’impossibilité de convertir des moyens financiers disponibles en services adaptés. En effet, l’offre de transport urbain, qu’elle soit publique ou artisanale, ne permet pas aux populations de la périphérie urbaine de se déplacer à tout moment de la journée. Même si la marche à pied est le mode de déplacement dominant dans l’agglomération urbaine de Dakar, les distances sont très grandes et le déficit des moyens de transport maintient en quelque sorte une partie de la journée les populations de la périphérie dans un ghetto. En plus de l’Etat, les Municipalités et le secteur privé doivent œuvrer à l’organisation du transport dans la périphérie principalement en évitant le laisser-aller actuel. Les actions suivantes nous semblent prioritaires :- renouvellement du parc automobile ;- donner une priorité à desservir les quartiers périphériques au sein de Dem&Dik,- supprimer le sectionnement par l’offre artisanale de transport des trajets habituels, pratique qui renchérit les coûts ; - sécuriser les travailleurs du transport par un accès à un statut organisé et normalisé.

 

9)      Développer des actions de proximité stimulant une dynamique solidaire, autonome et locale. Dans ce cadre, le Ministère du Développement social pourrait initier un accord/cadre avec les intervenants :ONG, associations, GIE, Mutuelles, groupements de femmes en vue d’entreprendre des actions qui ciblent les pauvres avec des mesures d’impacts et une capitalisation des expériences et des savoirs. L’intervention en milieu urbain des ONG qui reste relativement faible devrait être intensifiée. Un code de conduite aiderait à trouver les consensus de l’éthique d’intervention en faveur des pauvres. Par exemple, le code pourrait stipuler explicitement qu’un intervenant pour des actions destinées aux pauvres utiliserait au maximum 20 pour cent de son budget pour couvrir ses frais de fonctionnement : salaires, équipements, véhicules, bureaux etc. ; et 80 pour cent devant être systématiquement orientés au financement des programmes des pauvres. De telles dispositions réduiraient les suspicions de cour circuit des destinations des ressources, faciliteraient la citoyenneté qui est la valeur ajoutée des ONG par exemple.

 

10)  Promouvoir un nouveau corps de médiateurs sociaux préparés et formés à l’accompagnement des démunis. Ce corps de professionnels de la facilitation travaillerait à la réinsertion sociale et économique des pauvres. Des stations d’écoute des démunis devraient permettre d’accumuler des connaissances en permanence et de créer des savoirs concernant la pauvreté. A cet effet, l’expérience des ONG intervenant en milieu urbain serait un laboratoire de tout premier plan. 

 

Ces recommandations pourraient s’inscrire dans une toile de fonds qui pose les paradigmes du développement. Dans ce domaine, il faut rappeler l’importance d’asseoir une politique sociale. Notre penchant pour le modèle proposé par de Amartya Sen (2000)[2] est sans équivoque. Il propose en effet, le développement par un «processus de soutien» qui existe à côté de l’autre «processus par la croissance».

 

Il donne plusieurs exemples de pays qui se sont imposés par un investissement planifié dans la promotion par la formation des ressources humaines ainsi que d’autres qui ont privilégié les secteurs sociaux de l’éducation, la santé pour garantir avec succès «la liberté de survivre». A son avis : «Pour définir une politique publique, on ne doit pas perdre de vue que le processus par le soutien constitue la voie la plus rapide pour l’amélioration de la qualité de vie. Pour autant, les acquis doivent servir de tremplin pour atteindre des objectifs plus larges, incluant la croissance économique et les autres aspects que revêt la qualité de vie».

 

Cette perspective remet en scelle l’intérêt d’un Etat social que nous avons voulu rappeler ici modestement.



[1] Ph. Antoine, Ph. Bocquier, A.S. Fall, 1995,  Les familles dakaroises face à la crise, CEPED, IFAN, ORSTOM, 265 p.

[2] Amartya Sen, 2000, Un nouveau modèle économique. Développement, justice, liberté, Editions Odile Jacob, 356  p.

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